L'arc de Triomphe
Photo L'arc de Triomphe

La Grande Moisson - 24 Juin 1990 - Édith Gérin - inv. 90.7790.2 

Edith Gérin (1910-1998)

L'arc de Triomphe

 L’ARC DE TRIOMPHE ET LE CHAMP DE BLÉ[1] : DES MOTIFS SUR LESQUELS TOUT LE MONDE SAIT QUELQUE CHOSE


Plan.

  1. Un paysage surprenant.
  2. Méthodologie.
  3. Une capitale champêtre, un photo-reportage illustratif (le genre de l’image et la série)
  4. La ville à la campagne : une utopie réalisée ?
  5. Retour sur la méthode et conclusion : du blé doré au capital vert.

 

1. Un paysage surprenant. Situations.

On n’en croît pas ses yeux, mais il faut bien s’y rendre. La photographie montre qu’aux pieds de l’Arc de triomphe de l’Étoile[2], célébrissime monument parisien, pousse un champ de blés, portés à maturité et ondulants sur les Champs Elysées[3]. Perplexité.

 

Le bout de champ qui s’étend devant nous, au premier plan de la photographie, dans le tiers inférieur, est en effet prêt à être fauché, moissonné. Le titre de la photographie - la "Grande Moisson" - confirme cette impression. Il est suivi d’une précision temporelle : 24 Juin 1990[4], qui est traditionnellement le jour de la Saint-Jean en Occident[5].

La scène se situe juste après le solstice d’été[6], c’est la saison des fenaisons et des travaux des champs qui se font en équipe. Peut-être est-ce la raison pour laquelle une foule de personnes et d’engins s’affairent en périphérie du terrain où les blés ont été plantés. En plein Paris curieusement ruralisé. On perçoit des participants  ou manifestants en attente d’action près d’un étendard, sur la gauche, sous les frondaisons des arbres qui encadrent la vue.

Au-delà de la surface recouverte d’épis, se déploie le paysage urbain "signé" par l’Arc de triomphe et sa large masse géométrique qui s’élève de toute sa monumentale verticalité, dans les deux tiers supérieurs de l’image, surplombant l’étendue des blés en contrebas. L’Arc est photographié de face, dans une distance moyenne, en fait sous son versant le plus médiatisé, celui du côté où se déroulent les grands défilés militaires, les manifestations et les fêtes, qu’elles soient républicaines, sportives, distractives, revendicatives ou commémoratives[7].

Les bas-reliefs et les frises qui ornent l’Arc sont très visibles, ils permettent de l’identifier d’une part en regard d’autres Arcs triomphants, en particuliers ceux de la capitale[8], de moindre renommée, d’autre part quant à son orientation sur la place de l’Etoile[9] et sa situation par rapport à Paris. Les bas-reliefs côté Paris intra-muros, soit vers la Place de la Concorde, sont souvent reproduits dans les livres d’histoire ou les illustrations d’ouvrages sur la Révolution, en particulier à droite la Marseillaise du sculpteur Rude[10], dont les figures semblent faire écho au remue-ménage humain en dessous.

Derrière l’Arc, en bas et repoussés au loin, secondarisés, les prospects des immeubles étirent une horizontalité qui fuit à droite et à gauche dans le hors-cadre, dans une direction sagittale contraire aux rangées d’arbres du premier plan. Le point de vue rabaissé adopté permet de mettre ainsi discrètement en valeur le dégagement  en X - voire en étoile - des voies autour de l’Arc, et d’ accentuer sa stature dominatrice.

L’espace offert à notre vue est bouché sur la gauche par les feuillages qui rabattent vers le spectateur le plan situé entre l’Arc et le bord de l’image[11]. Fermé à main gauche, ouvert à main droite.

Ce dispositif spatial concourre à faire ressentir le point décentré d’où la photographie est prise par rapport à l’axe symétrique du monument. Il y a déplacement vers la gauche, vers le cortège des hommes.

La voûte de l’Arc, vue de dessous et à hauteur d’homme, encadre et relaie une perspective qui, du point de vue de notre position de spectateur, ne laisse rien deviner d’autre que l’immensité du ciel. Le dégagement visuel sur la droite est obtenu par le décentrement qui vient d’être souligné. Au milieu et à travers l’Arc, à peine entrevoit-on pour seul point de fuite, par-deçà le sommet doucement arrondi du premier plan[12], quelques bâtisses dans des fonds où le quartier de la Défense est implanté[13].

Tout en bas de ce U renversé dessiné par l’architecture centrale de la voûte en berceau, la cheminée fumante d’une machine agricole profile sa frêle silhouette, tel un trait noir vite interrompu. Étant donné le point de vue décentré qui nous est assigné, il est impossible de savoir si la fumerolle qui s’échappe en hauteur signale ou reprend cette autre, dans le mitan de l’Arc, à raz de terre et non visible, qu’on sait se dégager de la flamme du Tombeau du Soldat inconnu enterré là[14]. C’est une hypothèse, une interprétation possible, seulement.

 

2. Explicitations méthodologiques.

Dans un premier moment, qui s’il emprunte à la description vise l’immersion dans le document, j’ai choisi d’enregistrer la manière particulière dont la photographie "prenait acte" de l’événement capté. J’ai utilisé les motifs iconiques représentés sans écarter ni leurs référents, ni les ressources cognitives offertes par les informations collatérales à leur propos. Celles-ci sont fournies d’abord par le titre et les connaissances qu’on peut avoir du Monument Arc de triomphe, de sa charge historique et symbolique. Mais aussi par les expériences et savoirs culturels globalement liés aux lieux. Toutefois l’événement daté que mentionne l’intitulation n’a pas été commenté, sauf en notes. Les notes constituent un possible second niveau, ou méta-niveau d’approfondissement, elles sont contenues dans le texte, mais on peut aussi faire l’économie de leur lecture.

Une enquête auprès de 38 étudiants[15] et d’un corpus de dix personnes entre cinq et soixante cinq ans[16] a démontré qu’à partir de référentiels disparates[17] l’Arc était toujours in fine reconnu, quitte à quelques hésitations ou atermoiements en phase première de balayage visuel. Les prénoms des enquêtés cités figurent entre parenthèses.

Initialement, j’avais projeté d’évaluer les impacts de "l'effet collage" engendré par le doublet Arc de Triomphe/Champ de blés et sa plausible occurrence concrète "vrai/faux" (in situ). Que voit-on et que croit-on ?  À quels régimes de croyances ou d’adhésion la photographie fait-elle appel? De quoi cette image nous persuade-t-elle ou plutôt comment sommes-nous persuadés par elle ? Est-ce "arrivé" ou est-ce le fruit d’un montage technique ? Ces questions de départ n’ont pas été délaissées, elles ont été déportées et intégrées dans celle plus globale qui porte sur la cohabitation des deux éléments et ses enjeux.

Le test fait auprès des personnes enquêtées m’a en effet guidée vers une autre méthodologie, plus adéquate aux instances de l’image et aux grandes tendances de décryptage qu’offre le cliché. L’examen du document, après un premier "effet" de surprise et d’interrogation, ne permet pas de maintenir très longtemps la thèse de l’image retouchée ou du montage photographique. C’est bien plus vers la manière dont Edith Gérin, alors âgée de quatre-vingts ans, a capté le montage "caché" dans le montage "public"[18] in situ qu’il nous a paru pertinent de nous tourner et de nous "déplacer".

Une méthodologie "in progress" permet que l’approche de ce document sur lequel "tout le monde sait quelque chose" s’effectue suivant un ordre approprié à chaque interprétateur particulier mais régulé, alimenté et modifié variablement. On cherche à être indicatif sans être directif.

Les notes de bas de page, si besoin, développent les indications du texte et fournissent d’éventuelles pistes d’exploitation pédagogique. Elles attestent également "l’épaisseur" culturelle de la photographie analysée, du moins telle que l’auteure que je suis l’éprouve, la construit et dans ce même mouvement la soumet à la lecture croisée et partagée des autres. En conclusion, on reviendra sur cette approche de type pragmatique. "Le pragmatisme "n’est qu’une méthode"/…/Si vous adoptez la méthode pragmatique, vous ne pouvez considérer que ces mots sont l’aboutissement de votre quête. Il faudra faire ressortir de chacun d’eux sa valeur réelle pratique et le mettre à l’épreuve en le plongeant dans le flux de votre expérience"[19].

 

3. La Capitale "champêtrisée" et le photo-reportage illustratif (le genre de l’image et la série).

La Grande Moisson pourrait illustrer le vieux rêve d'Alphonse Allais qui recommandait de construire les villes à la campagne "car l’air y est plus pur"[20]. Paris ruralisé et Capitale champêtre. "L’Arc de triomphe semble avoir été transféré au fin fond de la Creuse" (Adeline)[21]. Le plan très rapproché d’Edith Gérin - qui ne saisit pas la "plaine des Champs» dans une perspective glorieuse et éloignée[22] ou dans un magistral raccourci - mais au contraire dans une relation de proximité aux épis eux-mêmes, pourrait nous en convaincre. Nous avons les "pieds" dans le champ, dans le terroir, on dirait même qu’on a déjà marché sur les blés, à peine foulés et inclinés vers la ligne de terre, comme si nous étions nous-mêmes à la tâche, faucille en main peut-être, et écrasant le chaume de nos semelles. Ou encore peut-être "couchés dans le foin" (Simon)[23].

L’air et le ciel sont plutôt dégagés, la visibilité est satisfaisante. On repère clairement deux tout petits témoins oculaires qui, en haut de l’Arc, se penchent sur la balustrade pour jouir du spectacle s’étendant à leurs yeux, comme vu à vol d’oiseau. Pareils à leurs prédécesseurs dans les tableaux renaissants, ils sont les spectateurs dans la photographie, notre analogon, un autre point de vue possible dans l’image elle-même. Leur taille "lilliputienne" stipule leur éloignement, elle est un indicateur de l’échelle humaine et des mensurations du bâtiment. Voyeurs, ils nous regardent de très haut et corollairement regardent ce qui, d’où nous sommes installés, nous échappe, reste définitivement caché. Car on s’interroge. "L’image semble être liée à l’actualité, en avril dernier, des tracteurs de toute la France sont venus rouler à Paris pour protester et défendre leur profession de paysan fermier" (Florent) ; "c’est une manifestation pour le salon de l’agriculture" (Annie) ; "un événement qui a pour sujet l’agriculture" (Sophie).

De là-haut, en fait, les petits personnages peuvent mesurer l’amplitude du panorama à l’entour, et aussi apprécier les effets spectaculaires de la prouesse technique réalisée ce jour du 24 Juin 1990. En contrebas de l’Arc, La Grande Moisson permettait de transformer entièrement l’avenue des Champs Elysées en une vaste plaine de blé. La performance était organisée par la corporation des Jeunes Agriculteurs[24]. Un exploit technologique inédit. "Quinze mille palettes remplies de terre et capables de résister à des moissonneuses batteuses de seize tonnes, furent mises en germination dans des serres./…/ Les épis apparurent fin avril avec une densité de 500 par m2 . Ils mûrirent de mai à juin. La veille de la Saint Jean, ils furent transportés par une navette de 560 camions et recouvrirent le bitume sur un hectare de l'avenue/…/ Soudain, les "Champs"… étaient revenus à leur fonction agricole première. Le propos des organisateurs était de "replacer l'homme dans ses racines et de rendre hommage à la chaîne des générations innombrables qui se sont succédées, rendant, jour après jour, par leur effort, leur générosité et leur savoir-faire, un sens au travail de la terre"./…/ Cette Grande Moisson des Champs Elysées fut avant tout "un immense rendez-vous émotionnel" et "un cadeau des praticiens de la terre aux habitants de la planète"[25].

Cet extrait a l’avantage de synthétiser l’essentiel de la technique ayant permis la réalisation du projet et de livrer quelques clichés et poncifs constitutifs de la formule Grande Moisson. Chacun en usera selon ses opinions.

Quoi qu’il en soit, l’événement lui-même a fourni l’occasion de la photographie dans et par laquelle Edith Gérin le documente.

On imagine que la photographe est venue assister à la fête avec l’idée de produire des images qui, elles-mêmes, feraient événement. L’image ressortit ainsi au genre visuel du reportage[26], elle rend compte et témoigne d’une actualité de l’époque. En outre elle est la "première" d’une suite de sept photographies (même titre), elle fait partie d’un ensemble qu’elle inaugure, du moins telle que présentée et insérée dans les archives numérisées où elle est consultable[27].

Les six autres "temps" du reportage retiennent des anecdotes et des moments adjacents tel un petit groupe dansant, le bétail paissant, la tradition agricole etc.[28]. Ces clichés ont été pris le même jour que le premier, mais n’obéissent pas au même parti pris plastique et figuratif. Ils montrent des moments d’activités, dans une scénarisation d’actes où l’anecdote, le pittoresque et le folklore priment. Henri Cartier-Bresson a souligné le rôle de la série dans le reportage[29].  Les images annexées provoquent un effet de mobilisation qui manquerait à la première. Et par le déroulement temporel, narratif, qu’elles relatent, pèsent sur la fixité constitutive de la photographie. Elles la complètent éventuellement ou l’explicitent.

 

La Grande Moisson, 24 Juin 1990 à elle seule "ne montre pas tout", certes. Mais, générique, elle concentre de multiples références identitaires, historiques, mythologiques et sociales. On peut les déceler, voire les "faire lever", ou encore les projeter selon ses propres tempi d’interprétations, ses propres référentiels. Presque la moitié des enquêtés a parlé, à son propos, de l’été 1789 et du peuple français affamé, manquant de pain, son aliment le plus fondamental (voir le blé comme symbole du pain), qui se révolte et part à pied écraser le Pouvoir royal, fonder la République : cet axe interprétatif est largement indexé par La Marseillaise de Rude. "Les manifestations et l’esprit révolutionnaire sont le propre de la France, ce n’est pas par hasard que ça se produit devant l’Arc de triomphe" (Hyewon).

La "première" image, objet de cette étude, contient virtuellement celles de la série et pléthore d’autres encore. Elle ouvre sur des scènes "de mémoire" et renvoie à d'autres événements que celui de ce jour spécifique de Juin 1990. "Elle intrigue", dit Marion, car "elle est improbable" poursuit l’enquêtée[30] ; "elle paraît venir d’un autre temps tout en restant contemporaine" (Alice) ; "on se retrouve dans le passé" (Manel) ; "le blé décontextualise l’Arc de triomphe" (Marie); "c’est la révolte du peuple face au pouvoir" (Laetitia) ; "une pub pour l’écologie et le commerce du blé" (Rémi)[31] …

L’image ne peut être réduite à l’articulation insolite entre deux entités, l’Arc de triomphe et le champ de blé nourricier, hétérogènes et  a priori opposés dans des rapports culture/nature ou urbanité/ruralité ou présent/passé, voire pollution/pureté. Elle offre un jeu d’interrelations bien plus subtiles que quiconque peut, s’il le désire, produire. Il suffit de "performer" la photographie, en d’autres termes de laisser agir l’image et d’agir ses effets : soit une pragmatique photographique.

La réduction chromatique effective au noir/blanc et surtout aux gris, qui écarte la polychromie du monde ordinaire, permettrait, elle, de mettre au jour ce qui se trame sous le clinquant lumineux de ce dimanche de Juin et sous l’abondance de la récolte blonde. Sous les blés, les pavés ?[32] En 1990 : sous les blés, le bitume.

 

4. La campagne à la ville : paradoxe ou utopie réalisée ?

La photographie, en réalité, ne fait qu'exploiter un "collage" in situ : le montage matériel effectué par les agriculteurs lorsqu'ils importent les blés sur la chaussée des Champs Elysées (avec double majuscule svp). Il y a champ et Champs. Le blé est "vrai", mais il est artificiellement dressé.

Quand d’autres imagiers de La Grande Moisson évitent soigneusement le cadre urbain, Edith Gérin montre qu’il devient décor ornemental[33]. Il tient lieu d’écrin, de réceptacle pour un morceau de campagne ainsi mis en exergue et transformé en bien "exceptionnel". Bien dont la valeur est à la hausse, un objet de spéculation, qui sait.

La Grande Moisson, est un geste qui modifie le paysage citadin habituel et le transforme en paysage "art-gricolé", construit sur une certaine conception de la nature et de ses fruits, une représentation des labeurs paysans remisés au passé qu’on exhume pour cause d’exposition et de fête. La bichromie noir/blanc ramène à une telle dimension passéiste, voire nostalgique. On peut convoquer des temps résolus, les reconstituer à l’intérieur de vitrines comme dans les musées des Arts et Traditions Populaires, les reconstituer en plein air par l’entremise de la technique comme ici, en éludant par ailleurs toute allusion à l’inflation industrielle.

La photographie témoigne. La Grande Moisson gomme la donnée "bitume" et "fait croire" à la présence d’un terreau fécond. Elle escamote une donnée environnementale et la remplace illusoirement par une autre, dans un contraste saisissant. Les photos couleur de Gad Weil (le concepteur) captent une scène ensoleillée, idyllique et photogénique, où la tonalité jaune doré des blés se marie à un ciel bleu azuréen tout juste habité de rares nuages blancs[34]. Vision paradisiaque et vacancière.  La vision qu’Edith Gérin nous transmet pour sa part, en noir et blanc, nous l’avons vue, est d’un autre ordre, moins enchanteur et mystificateur, et plus près de l’humaine nature, de ses pieds, de sa main et de son œil.

Edith Gérin est connue pour faire partie des photographes dits humanistes[35]. Il s’agit  d’un courant que caractérisent d’une part "un regard tendre" posé sur l’infinie humanité et son milieu, d’autre part un désir "de mobiliser les consciences par la critique éclairée du modernisme déferlant"[36].

Un examen attentif de l’image a permis, permet de mettre en relief ce double caractère.

La photographe se place au niveau des acteurs, des gens ordinaires, son humanisme irradie doucement jusque dans les senteurs d’émeutes et de défilés, militaires ou militants, de foule et d’anonymat, de violence et de collectivité fêtarde, de bicentenaire et de 14 Juillet. Mais aussi dans l’évocation des scènes de moisson, agitant un vieux fonds de souvenirs qui gît dans les mémoires, un patrimoine commun, lié au pain. Le pain : la base des pratiques alimentaires françaises, bien sûr, mais aussi un élément clé de la symbolique religieuse chrétienne, en conséquence de la culture occidentale.

Au fur et à mesure de l’avancée dans l’image, la dimension critique a été pressentie. On sait l’immense succès rencontré jadis par les œuvres traitant des moissons et du blé, des reproductions accrochées telles des icônes sur les murs des chaumières, attestant de la valeur emblématique et symbolique de ces représentations. Du "geste auguste du semeur"[37] , que plus personne n’a l’occasion de contempler depuis belle lurette, ou de l’allégorique Marianne semeuse[38], à la gerbe de blé[39] symbole de prospérité et de bonheur qu’on accroche au faîte de la toiture quand la maison neuve est achevée. Le succès de l’opération Grande Moisson reposerait alors sur la charge émotionnelle de ces images de mémoire, estompées et ainsi réactivées par un spectacle garanti "à l’antique". Antique ne signifie pas authentique. Ce que montre Edith Gérin n’est pas tant une scène qu’une idée en acte. Elle fait voir depuis et "de dedans" la moisson où elle nous installe : moisson hors terre, hors nature, hors paysage paysan, urbaine et délocalisée, moisson de la performance technique, avec son blé posé sur le bitume. De là, forcément, et au cœur de la mégapole signée par l’Arc de triomphe glorieux et tyrannique[40], on ne peut se leurrer sur  l’hypertechnicité de cette agriculture et ses conséquences à long terme[41].

 

La Grande Moisson : œuvre artistique urbaine ou propagande idéologico-politique ? La Grande Moisson, 24 Juin 1990 : manifeste critique ?

Chacun en jugera, il n’y a pas de réponse plus vraie qu’une autre. Si la photographie d’Edith Gérin ne dévoile pas une perspective prometteuse de lendemains qui chanteraient la plénitude solaire et les graminées mêlés, elle fait incontestablement rêver : "le blé sur les Champs Elysées, quelle poésie ! Cela me renvoie également à la présence du Soldat inconnu sous l’arche. Un français moyen se sacrifiant pour la France, sa patrie, je trouve cela intéressant que la campagne revienne à lui. Car je me plais à l’imaginer comme dans un long dimanche de fiançailles, rural, modeste, courageux" (Anaïs)[42].

 

D’autres diront qu’il faut se méfier des champs de blé, on peut s’y perdre. "Les champs de blé qui ondulent dans le vent à la fin du film de Chaplin, le Dictateur, sont un désaveu des plaidoyers antifascistes en faveur de la liberté : ils ressemblent à la chevelure blonde ondulant dans le vent d’une jeune campeuse allemande que les producteurs de films nazis ont photographiée tant de fois. Le mécanisme de la domination sociale voit la nature comme antithèse bienfaisante de la société et, ce faisant, il l’intègre dans la société incurable et la dénature. Les images montrant des arbres verts, un ciel bleu et des nuages qui passent en font des cryptogrammes pour les cheminées d’usines et les stations services."[43].

Des cryptogrammes. À déchiffrer. Edith Gérin amène à penser les effets sous-jacents de la domination du capital, de l’industrialisation. Capitale et capital.  Capitalisation du blé, au sens littéral et au sens figuré : "blé = argent" (Rémi).

 

5. Retour sur la méthode et conclusion. Du blé doré au capital vert.

Après avoir prospecté l’image et commenté cette prospection, j’ai ensuite esquissé une approche culturelle et anthropologique du document. L’image n’est pas une forme neutre, elle prend parti, ici du côté du peuple et du populaire, j’ai essayé de m’en faire l’écho.

J’ai pris la place de l’observateur qui découvre la photographie en m’appuyant sur les réponses du panel d’enquêtés. Cette stratégie permet d’assurer une relative "inter-contrôlabilité"  aux propos tenus. Puis les réponses récoltées ont été exploitées d’un point de vue sémiotico-pragmatique. Le fonctionnement des activités inférentielles a été souligné[44]. La comparaison aura favorisé les décentrements. L’interprétation d’une telle image repose sur les savoirs socioculturels du spectateur, elle sollicite un travail d’associations mentales. L’écriture m’aura amenée à formaliser et "traduire" les plus prégnantes, révélées par l’enquête réalisée en amont.

Que retenir au bout du compte ? En culture comme ailleurs, c’est le montage qui crée les Temps nouveaux. Le réel urbain est aujourd’hui colonisé par une nature fictionnelle, spectacularisée, sensationnelle. La contemporanéité le veut. Vingt ans après La Grande Moisson, le Grand spectacle "Nature Capitale" déroulait ses carrés de verdures sur les Champs Elysées : les 23 et 24 Mai 2010 "la plus belle avenue du monde" était transformée "en jardin éphémère en plein cœur de Paris" [45]. "1, 2, 3, respirez! "On peut le dire, en ce moment, la nature c’est branché" (Mickaël). L’oxygène également.

Deux décennies ont suffi pour passer sur "les Champs" des blés blonds au vert biologique. De l’or en épis à l’or vert. L’énigme fondamentale de la nature vivante, cependant, reste. On peut se demander ce que suggérerait la même image mais avec un champ de poireaux à arracher[46] ou une vigne à vendanger.

"If you don’t have weat you can’t triumph" (Florent)[47]. Affaire de politique, donc.  Marchandisation de la culture et spéculation sur fond d’une inégalité exponentielle. L’Arc de triomphe, lui, à l’encontre des modes et des saisons "n’a pas bougé, il n’a pas de modernité, c’est un symbole figé" (Lisa)[48]. Seuls bougent les champs….

 

Françoise Julien-Casanova

OBJECTIFS PÉDAGOGIQUES

- décrire une photographie

- décrire la particularité d'un événement

NOTES

[1] Ce titre en référence "décalée" au célèbre théâtre de rue "radical" des années 70, le Bread and Puppet dont le titre explicite que tout être humain, pour vivre, a besoin de pain et d'art, symbolisé en l’occurrence par les Marionnettes du théâtre. Cf. KOURILSKY, Françoise. 1971, Le Bread and Puppet Théâtre. Lausanne, l’Âge d’Homme, p. 45. La transposition inversée, ici, retient le champ de blé, soit le végétal à la base de la fabrication du pain, et l’Arc triomphal, porteur de nombreuses valeurs patrimoniales, mémorielles, voire artistiques.

 

[2] Monument historique commandé par Napoléon pour glorifier la Grande Armée. Il s’agit d’un "haut lieu" symbolique (Pierre Nora). Nombreux sites internet à consulter et exploiter.

 

[3] L’avenue dite "la plus belle du monde" descend de la place de l’Etoile à la Concorde. Dans la mythologie grecque, les Champs Élysées ou encore l’Élysée, qui signifie "lieu frappé par la foudre") sont le lieu des Enfers où héros et personnes vertueuses goûtent le repos après la mort. On notera, dans un registre fort différent de cette mythologie, mais dans le cadre des cultures juvéniles, que la chanson bien connue de Joe Dassin, "Aux Champs Elysées", apprise de nos jours dès la classe maternelle par les petits français, a largement contribué à populariser l’image de cette l’Avenue : "…au soleil, sous la pluie, à midi ou à minuit, il y a tout ce que vous voulez aux Champs Elysées…" disent les paroles de la chanson : même un champ de blé mûri sur pied ? (Réflexion suscitée par Balkis, enquêtée de 5 ans).

 

[4] À l'articulation de la production et de la réception, le titre est décisif pour la saisie d’une image ou d’un travail, outre qu’il sert à son identification et facilite l’archivage des objets et documents. Il est un usage social, codé, On ne rappellera  pas ici ses fonctions d’ancrage et de relais telles que Barthes les a proposées ni les nombreux travaux qui se sont intéressés à son rôle dans le processus interprétatif. On retiendra que d’une part il s’agit d’une pratique réflexive sur l’objet produit et que d’autre part, le titre a une fonction de désignation (index) qui infléchit la qualité des lectures interprétatives faites par le spectateur.

 

[5] La Fête de Saint-Jean le Baptiste d’été est traditionnellement  lié aux rituels debénédiction des moissons. Les feux ou bûchers allumés au solstice d’été sont devenus les feux de la Saint-Jean.

 

[6] À cette date, les rayons du soleil sont dans l'alignement idéal de l'avenue des Champs-Elysées. "L'arc faisait une ombre de 600m sur le champ de blé lorsque le soleil s'est couché dans son dos. La lumière était rasante et juste à la hauteur du blé", dit Dominique MENUT co-concepteur de La Grande Moisson (http://resonance.naturecapitale.com/La-Grande-Moisson-la-magie-des-hommes-et-du-ble).

 

[7] Voir par exemple la foultitude des cartes postales "Paris, Arc de Triomphe". Cf. Iconographie Ill 1/carte achetée à la Poste Paris-Glacière, mai 2010.

 

[8] Les autres Arcs de Triomphe sont l’Arc du Carrousel (Tuileries), celui de la Porte de Paris, de la Porte Saint-Denis et de la Porte Saint –Martin.

 

[9] Douze avenues débouchent sur la place de l’Etoile et le Rond-point aménagé aux entours de l’Arc central.

 

[10] Sur les piliers, à gauche, "le Triomphe de 1810" (face à Paris) par Cortot ; à droite « Le départ des volontaires de 1792, la Marseillaise "(face à Paris) par Rude. En haut, à gauche "La Bataille d’Aboukir, le 25 Juillet 1799", à droite "Les Funérailles du Général Masceau, le 2 septembre 1796".

 

[11] On notera que probablement l’emploi de la chambre photo a permis de redresser les fuyantes de l’Arc, ce qui a pour effet d’aplatir l’image. Le dispositif orthogonal auquel obéit la structure linéaire de l’Arc, qui reprend déductivement l’orthogonalité des bords du tirage, conforte cette recherche de planéité. Voir CHASSEY, Eric de. 2007. Platitudes. Paris, Gallimard, p. 24.

 

[12] Il s’agit du sommet de la colline de Chaillot où l’Arc de triomphe a été élevé, vers lequel monte l’avenue des Champs Elysées.

 

[13] Dans la perspective des Champs Elysées, la Grande Arche de la Défense  a été inaugurée  en 1989, à l’occasion du Bicentenaire de la Révolution, sous la présidence de F. Mitterrand.

 

[14] l’Arc de Triomphe (1806-1836) abrite la tombe du Soldat inconnu de la première guerre mondiale. Une flamme "éternelle" y brûle, à l’instar de la flamme allumée sur l’Autel  de la Patrie à Rome pour réactiver celle des Vestales éteinte en 391. Chaque jour la flamme est ravivée à 18h30, elle commémore le souvenir des soldats morts pour la France.

 

[15] Université Paris 1, UFR 04 Arts et Sciences de l’Art. Licence Arts Plastiques, niveaux 2 et 3. Enquêtes des 10 et 11 Mai 2010. Chaque étudiant a écrit un texte, une discussion de groupe a suivi (focus group).

 

[16] Dans mon entourage personnel et de quartier, j’ai montré une image N/B photocopiée et recueilli les témoignages oraux.

 

[17] Cf. note 3.

 

[18] J’emprunte à James C. Scott la notion de "texte caché" par rapport au "texte public" en l’appliquant à la notion de montage. Ici le montage est entendu comme spectatoriel dans tous les sens du terme, dont aussi le sens technique (in La domination et les arts de la résistance. 2009. Paris, Editions d’Amsterdam).

 

[19] James, William. 2010 (1907 1ère éd.) Le pragmatisme. Paris, Flammarion. Traduction de Nathalie Ferrron, pp. 105-106.

 

[20] Ecrivain et humoriste français, né à Honfleur en 1854, mort à Paris en Octobre 1905. L’homme est connu pour un sens particulier de l’absurde. Autre aphorisme extrait de Le journal : "Ne pourrait-on pas agir pour l'air comme on fait pour l'eau, c'est-à-dire amener à Paris de l'air propre, de même qu'on y conduit de l'eau pure ?"

 

[21] Enquête L2 AP.

 

[22] On veut dire une saisie perspective depuis le Rond-point des Champs Elysées ou mieux encore, depuis la place de la Concorde, tournée dans un raccourci vertigineux vers son lointain point de fuite/Arc de triomphe, image la plus divulguée à propos de l’événement. Voir Image Iconographie n°1. Un comparaison entre les deux images serait très fructueuse.

 

[23] … "avec le soleil pour témoin", comme dans la chanson de Mireille. L2.

 

[24] Plus exactement par le Centre National des Jeunes Agriculteurs, la Ville de Paris, le Ministère de l'Agriculture, le Crédit Agricole et la Filière Céréalière.

 

[25] Michèle Mosiniak, Roger Prat et Jean-Claude Roland, in  http://www.snv.jussieu.fr/bmedia/blepain/ , Laboratoire Biologie et Multimédia, chapître "Du blé au pain", in secteur "Biologie végétale".

 

[26] À ce sujet, voir : Beyaert, Anne. 2009. L’image préoccupée. Paris, Hermès, coll forme et sens.

 

[27] Musée Français de la Photographie.  Sommaire description  des autres séquences :  2/ Scène de fourrage avec bœufs devant MacDonald’s ; 3/ Conversation entre deux hommes devant Volvo ; 4/ L’attelage des bœufs dans la perspective de l’Arc de triomphe ; 5/ Scène champêtre avec musiciens et bottes de paille ; 6/ Groupe folklorique ibérique  ; 7/ Batteuse belge du 19e siècle.

 

[28] Car sur les Champs Elysées "il n’y avait pas seulement le champ de blé mais aussi les rituels et les danses des moissons, de nombreux matériels comme des batteuses et des gens qui travaillaient sur le champ de blé montant des gerbes dans des charrettes. Un an après la chute du mur de Berlin, tous les pays d’Europe étaient là pour présenter leurs chants, leurs traditions, leurs façons particulières de moissonner. Le soir, après que les moissonneuses aient coupé le blé, les Parisiens furent invités à marcher sur les chaumes. Tout le monde chuchotait tandis que les oiseaux chantaient. Plus aucun bruit de voiture ; c’était magique". Dominique MENUT, co-concepteur et metteur en scène de La Grande Moisson, avec Gad WEIL, in http://resonance.naturecapitale.com/La-Grande-Moisson-la-magie-des-hommes-et-du-ble. 

 

[29] BEYAERT, Anne, opus cité, p. 26.

 

[30] L2 AP.

 

[31] Tous enquêtés L3AP.

 

[32] Allusion directe aux évènements  de Mai 1968 à travers un slogan qui a fait florès  : "sous les pavés la plage". En descellant  les pavés, suivant le modèle des révolutionnaires, les manifestants  ont en effet découvert un joli sable fin et doré. Par suite, pour éviter les barricades et jets de pavés, les voies parisiennes ont été recouvertes de bitume. Voir également les images de Mai 1968 prises par Edith Gérin vingt deux ans avant La Grande Moisson.

 

[33] En cela la tradition artistique issue du 19e est renversée. Corot, Courbet, Daubigny, Millet et l'Ecole de Barbizon, Monet, Van Gogh, et tant d’autres encore, se sont attachés à montrer  que la vie paysanne n'est pas décor. Ils ont peint les moissons et les labeurs qui s’y rattachent. Van Gogh a laissé une abondante production de dessins et tableaux, on n’oublie pas sa dernière œuvre : Le champ de blés aux corbeaux. Dans ce sens, l’image d’Edith Gérin pourrait être intégrée à un vaste groupe de transformations traitant de la Moisson, grande ou petite.

 

[34] Voir sur le site de Gad WEIL: http://www.gadweil.com/ .

 

[35] In VERSAVAL, D, BEAUMONT-MAILLET, L., DENOYELLED F. 2006. La photographie humaniste, 1945-1968 : Autour d’Izis, Boubat, Brassaï, Doisneau, Ronis…, Catalogue.

 

[36] Ibid. Il ne s’agit pas d’une école artistique mais d’une mouvance née en 1930 et qu’on distingue par l’attention particulière portée à l’être humain en situation. Voir les sites : http://expositions.bnf.fr/humaniste/bande/bande.htm ;

http://www.evene.fr/arts/actualite/photographie-humaniste-bnf-bresson-ronis-doisneau (article de Mathieu Menossi, 2006).

 

[37] Victor Hugo, dernier vers du poème "Saison des semailles le soir".

 

[38] Symbole républicain très fort. Elle est la Liberté en marche. "Allégorie champêtre qui évoque la France essentiellement agricole du début du 19ème,... les graines qu’elle sème illustrent le développement économique et culturel de la France, sa marche vers l’avant…un futur optimiste", in http://timbreposte.free.fr/mag-timbre/la-semeuse/.

 

[39] Symbole christique bien connu.

 

[40] Le signe figuratif ou morphème visuel "Arc de Triomphe" impose alors toute sa force imageante. Comme tout Arc il est graphiquement facile à schématiser (iconotype) mais son habillage parisien le hausse emblématiquement au-dessus des autres. Ces qualités ici pointées sont d’ailleurs régulièrement exploitées, comme dans la  publicité largement diffusée pour l’événement "Promo Eden Park Beach Rugby", en 2010 (voir iconographie).

 

[41] REDEKER, Robert. Mardi 23 Janvier 2001, "'Vache folle' ; une panique politique", article paru dans Libération, rubrique "Rebonds". consultable sur Cairn. http://www.cairn.info/load

 

[42] L2AP.

 

[43] HORKHEIMER, Max &. ADORNO Theodor W.. 1974.  La dialectique de la raison. Fragments philosophiques. La production industrielle de biens culturels. Paris Gallimard, Bibliothèque des Idées, p 157.

 

[44] La sémiotique peircienne se définit comme une théorie des inférences des signes à partir des signes, c'est-à-dire une théorie dynamique de la sémiose.

 

[45] Nature Capitale, un jardin éphémère sur les Champs Elysées. 23 et 24 Mai 2010. Sous la co-direction de Gad Weil, toujours. www.naturecapitale.com.

[46] Voir les installations poétiques et potagères de Le Phun théâtre, dont "La vengeance des semis". http://www.lephun.net/ .

[47] "si vous n’avez pas de blé vous ne pouvez triompher". En anglais dans la réponse de Florent.

[48] L3AP

AUTEUR
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Françoise Julien-Casanova, Maître de conférence, Université Paris 1. Née en 1948, à Paris où elle vit. Docteur en Arts Plastiques, elle enseigne et poursuit des recherches dans les champs de la culture visuelle, de la médiation et des Études culturelles. Ses publications se situent dans les domaines de la plurimédiation, de la sémiotique et de la pragmatique appliquées aux pratiques artistiques et culturelles. Elle participe à la conception et réalisation de projets culturels, et d’opérations de médiation orale in situ. Elle est aussi auteur/conservateur du MOI, le Musée des Orts Immodestes.

RÉFÉRENTS VISUELS
Photo référente

GÉRIN Edith. La Grande Moisson, 24 juin 1990, gélatino-bromure d'argent. Inv. 90.7790.8

Détail de la photographie
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