Image de la Nasa
Photo Image de la Nasa

[Sans titre] - La lune - Entre 1966 et 1968 - NASA - Gélatino-bromure d'argent - H. 89 x L. 47,5 x P. 4 cm - Inv. 97.9858.1

Cette mosaïque comprend 84 images réalisées par la sonde américaine Surveyor I afin de préparer l'alunissage des futurs cosmonautes. La caméra vidéo de Surveyor était munie d'un diaphragme, de filtres et d'un miroir rotatif qui rendaient possibles des explorations dans pratiquemment toutes les directions. Les images transmises télématiquement sur Terre furent réceptionnées sur un moniteur, puis rephotographiées et enfin tirées en noir et blanc. Sur chacune d'entre elles fut inscrit manuellement, à l'encre, l'heure exacte (secondes comprises) de la transmission. Elles furent ensuite montées et agrafées sur des plans schématiques pour former la mosaïque. 290 assemblages de ce type furent réalisés. Un jeu fut détruit, un autre appartient toujours à la NASA. Celui dont est issu cette partie de la mosaïque a été vendu par le Centre Scientifique du Colorado.

Image de la Nasa

Statuts de l’image et paramètres de production

Nous sommes face à une image photographique qui a été produite et initialement conçue comme appartenant au statut scientifique. Les images de statut scientifique sont normalement des images dont les paramètres de production (point de vue, intervalle temporel, ouverture de l’obturateur, etc.), les instruments technologiques utilisés (dans ce cas-ci la sonde américaine Surveyor I) ainsi que les échelles sont affichés directement dans l’image elle-même (ici par exemple l’heure exacte de la transmission, secondes comprises, apparaît dans chaque cliché photographique). Cette nécessité de témoigner de la procédure de genèse technique s’explique par la raison suivante : l’image scientifique doit être justifiable et reproductible, c’est-à-dire qu’elle doit pouvoir être à la fois contrôlée par la communauté de scientifiques à l’intérieur de laquelle elle prend son sens et éventuellement reproduite par des collègues pour en vérifier le statut d’image fiable voire adéquate à ses instruments d’énonciation et aux hypothèses à travers lesquelles elle a été conçue.

Il faut remarquer que plusieurs images qui ont été produites à l’intérieur du domaine scientifique sont entrées ensuite dans les musées (musées d’histoire et des techniques, mais aussi dans les musées d’art) et sont par conséquent devenues des images de statut artistique : cela arrive lorsqu’on considère que l’image scientifique est esthétiquement pertinente, à savoir qu’il y a quelque chose en elle qui la rend unique et exemplaire d’une certaine texture, d’un certain jeu chromatique, de l’architecture de formes. Cela arrive souvent lorsque l’image n’est plus liée à une utilisation scientifique et lorsqu’elle devient le témoignage d’une technique qui n’est plus utilisée. Elle peut ainsi devenir une image "unique ". Si l’image scientifique est normalement une image qui prend son sens de la chaîne et de la série d’images à l’intérieur desquelles elle est insérée, dans le cadre du domaine artistique elle est isolée, séparée, sacralisée : elle vaut pour elle-même et non plus pour sa genèse, sa reproductibilité, son utilité.

L’image mosaïque

Cette image en particulier est très intéressante car il s’agit d’une mosaïque, c'est-à-dire une image formée par plusieurs images, elle est une image composée d’images. Ce type de visuel nous aide à élargir notre conception de la photographie, entendue par la doxa comme le résultat d’une prise de vue à un instant donné, voire comme un instantané. Ce n’est pas le cas ici : on voit le résultat de plusieurs opérations de prise de vue qui doivent être entendues comme les produits d’une exploration totalisatrice, "dans toutes les directions ", à différents moments tout au long de deux ans d’investigation (de 1966 à 1968). La volonté d’exhaustivité, typiquement scientifique, est claire dans cette démarche qui consiste en une récolte de données et, après coup, en une action de travail et de transformation de ces données.

Une autre caractéristique de l’image scientifique, en plus de devoir être justifiable et reproductible, est donc qu’elle retravaille les données, voire les manipule (cit. de la légende : "Les images transmises télématiquement sur Terre furent réceptionnées sur un moniteur, puis re-photographiées et enfin tirées en noir et blanc "). Le passage des empreintes photographiques à travers ces diverses médiations et techniques d’impression transforme les données "brutes "résultant des différentes prises de vue réalisées à différents moments et à travers des perspectives différentes en des données qui peuvent être ainsi "homogénéisées "et retrouver leur place les unes par rapport aux autres. Notre image est justement le résultat de cette composition de données photographiques qui ont dû être retravaillées pour pouvoir "coïncider "les unes avec les autres et former enfin une seule image qui puisse les rendre commensurables.

La légende de l’image se poursuit ainsi : "Elles [les images] furent ensuite montées et agrafées sur des plans schématiques pour former la mosaïque ". Comme on le voit clairement, les images ont trouvé une commensurabilité à travers des actions d’ajustement successives. La première action est rendue possible par la technologie de la caméra vidéo et par les paramètres choisis (positionnement, temps, etc.), la seconde action a été accomplie tout au long du parcours de manipulation des images à travers des actions de montage et d’agrafage. La  commensurabilité de ces images constituant une mosaïque est garantie à travers les plans schématiques" qui fournissent la base, voir le squelette de la mosaïque. D’une certaine façon, ces plans schématiques prédisposent le montage des 84 images et leur insertion en une configuration globale où chaque image a sa place et sa fonction à l’intérieur d’une totalité. Ces plans schématiques sont dessinés sous les images photographiques, ils les "accueillent "en en prédisposant le positionnement.

Cette image est exemplaire non seulement du montage entre images photographiques mais aussi de la création d’un espace hybride qui lie ensemble les plans schématiques et les empreintes photographiques, à savoir qui établit entre les deux syntaxes visuelles et les deux consistances matérielles du support des correspondances et des ajustements. Cet espace hybride permet de donner un ancrage aux photos, pour qu’elles puissent être positionnées de façon à remplir la fonction qui leur est requise par les plans schématiques : les plans dessinés se présentent comme des architectures vides qui doivent être remplies par les photographies qui, en étant des traces et des empreintes de la Lune, sont censées apporter de la "chair "aux dessins schématiques. Si les plans acquièrent à travers la photo la possibilité de donner des informations et de caractériser les différentes matérialités dont la surface de la Lune est faite, les photos acquièrent grâce aux plans schématiques un encadrement à l’intérieur d’une globalité où elles peuvent assumer un sens précis, mesurable et rapportable à une totalité.

Les clichés photographiques montrent la surface de la Lune comme une surface accidentée et dont la matière est granuleuse et très irrégulière. Dans la zone supérieure de l’image, on ne voit que des dessins schématiques qui offrent les coordonnées de l’espace de l’univers connu et qui fonctionnent comme une carte schématique du ciel. En descendant on voit des images du ciel qui permettent de cadrer la position de la Lune par rapport aux coordonnées de l’espace cosmologique. En descendant encore on voit les planches montrant la surface de la Lune qui apparaît comme une peau irrégulièrement éclairée, pleine de cavités et tachée. En descendant encore vers la zone centrale de la mosaïque la surface devient de moins en moins lisse mais elle se caractérise par une granulosité assez régulière. La partie inférieure de la mosaïque témoigne par contre de différentes configurations lumineuses et texturales : des parties noires complètement lisses, des parties blanches et assez géométriques (un engin spatial ayant touché le sol lunaire ?) entourés par la matière granulaire qui était présente de manière massive dans la zone centrale.

Il s’agit enfin d’une image caractérisée par tous les paramètres de la scientificité (l’exhaustivité, l’ajustement, la manipulation, etc.) mais qui s’offre aussi au public comme une image qui réfléchit sur la constitution de l’image elle-même : on pourrait ainsi la considérer, dans le cadre du statut artistique, comme une méta-image, voire une image qui met en scène non seulement différentes vues de la Lune et de ses diverses textures, mais qui théorise aussi sur la mise en image elle-même, sur sa composition, sa surface, bref sur l’image non seulement comme visuel mais comme dispositif de réflexion théorique.

OBJECTIFS PÉDAGOGIQUES

- Étudier une photographie hors du commun

- Étudier le statut d'une image

- Étudier une image scientifique

NOTES

Pas de notes dans cette étude.

AUTEUR
Photo de l'auteur

Formée en théorie de l’image et sémiotique visuelle à l’Université de Bologne, Docteure en communication et nouvelles technologies, avec une thèse sur la sémiotique de la photographie à l’Université IULM de Milan. Maria Guilia Dondero est chercheuse qualifiée du F.R.S.-FNRS (service de Sémiologie et Rhétorique avec Jean-Marie Klinkenberg). Elle travaille sur l’argumentation visuelle dans le discours scientifique, et plus précisément sur la relation entre visualisation et mathématisation (pensée diagrammatique) d’un côté, et sur le rapport entre images scientifiques et vues d’artiste dans la vulgarisation scientifique savante, de l’autre.

RÉFÉRENTS VISUELS
Photo référente

Surveyor. Collection : Nasa

Détail de la photographie
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