Photographie judiciaire
Photo Photographie judiciaire

La photographie judiciaire avec un appendice sur la classification et l'identification anthropométriques. [Planche 7 suivant la p. 76] - 1890 - Alphonse BERTILLON  - Inv. 91.8023.1

Sujet : technique du portrait judiciaire et applications. Anthropométrie.

Photographie judiciaire

Pour commencer l’analyse de ces portraits anthropométriques, nous allons insérer ces images dans leur époque historique, dans le contexte qui les a engendrées. Il s’agit d’une opération importante parce que chaque image naît dans une situation historique précise et sa reconstruction est déjà une première étape d’analyse. Pourquoi ? Parce que l’image doit être entourée par ses pratiques de réalisation et de diffusion pour ensuite être comprise dans sa signification et sa communication à l’intérieur de la société. Les images ne sont jamais isolées. Elles dialoguent entre elles. Elles circulent, se modifient et s’influencent réciproquement.

Les photographies présentées ici sont un des meilleurs exemples des liaisons entre les débuts de la  pratique photographique et son résultat idéologique : l’image anthropométrique.

Leur auteur Alphonse Bertillon est un des premiers criminologues à formuler une théorie scientifique générale pour la description exacte, la classification et la reconnaissance des criminels. Dans son traité "La Photographie judiciaire, avec un appendice sur la classification et l’identification anthropométriques" (1890), il explique les procédures pour la réalisation des  photo-portraits des "sujets malsains", comme on disait à l’époque, selon des méthodes et des instruments mathématiques. La volonté était celle d’établir une description précise issue d’une mensuration exacte, basée sur des critères mathématiques. La donnée la plus précise était la focalisation de l’attention sur le visage et donc sur ses détails.

N. Roelens à ce propos explique qu’: « Alphonse Bertillon donna ce nom en 1883 à un système d’identification dépendant des caractères invariables et donc discriminants de certaines mensurations de parties de la charpente humaine à l’âge adulte. Il en conclut qu’après avoir effectué et répertorié systématiquement ces mensurations, chaque individu pouvait se distinguer parfaitement des autres. L’objectif de Bertillon était d’identifier les criminels récidivistes. Ce "Bertillonage" fut vite crédité de résultats très gratifiants, et répandu dans la plupart des pays civilisés à usage judiciaire".

Les critères de mensuration concernaient tout le corps de l’individu : les pieds, le buste et en particulier la tête. Le relevé était indépendant du nom et l’identification finale se faisait à l’aide d’une photographie qui accompagnait la fiche individuelle des mensurations. Les criminels rentraient dans trois catégories principales classées selon des rapports entre la hauteur et la largeur du corps humain : petit, moyen et large. Ecriture et photographie étaient assemblées pour expliquer, contrôler l’individu et se valider mutuellement. Ce qu’affirmait la fiche était montré ou mieux démontré par l’image qui grâce à cette manipulation pouvait afficher sa «véridicité »  et donc "scientificité"[1].

La photographie était accomplie en suivant des protocoles établis par Bertillon même et diffusés sur  tout le territoire national français. L’idéal était de s’approcher le plus possible d’un portrait parfait de l’individu qui devait le représenter d’une façon très fidèle.

Les châssis étaient pris à la lumière du jour, dans un temps de pose assez long. Le criminel était accompagné dans une salle équipée pour ce rituel. Les incisions de l’époque en témoignent clairement :  le prisonnier est assis sur une chaise peu commode pour le tenir bien droit, un gendarme surveille la porte d’entrée, le photographe judiciaire et les assistants sont occupés à prendre les clichés et à enregistrer les données signalétiques sur des fiches préétablies.

Toutefois, sous le nom de photographie judiciaire on désignait précisément  l’ensemble des portraits photographiques communs à la photographie criminelle, censée immortaliser les délinquants de tout genre. Cette technique était employée aussi pour un autre genre de « déviants » : les fous. Les images réalisées par Charcot en 1880 à l’hôpital de la Salpetrière ensuite montrées dans les séances ouvertes au public, étaient à l’époque très diffusées et appréciées.

Nous allons aborder maintenant les images et nous concentrer en particulier sur les trois planches dont il est question. Ces images sont tirées de l’œuvre magistrale de Bertillon, citée auparavant. Ces photographies représentent les portraits anthropométriques de deux hommes. Pourquoi parlons-nous d’un type particulier de portrait et non seulement du portrait en général ? Parce que les pages de ce traité judiciaire contenaient des planches illustrant un double portrait : le même individu photographié de face et de profil. La technique consistant à mettre côte à côte les deux images rentrait dans l’ensemble des techniques de mensuration du corps humain connu sous le nom d’anthropométrie (mesurer l’homme). La personne était encadrée de la tête jusqu’à la moitié du buste sous différents angles de vision  qui permettaient leur reconnaissance précise. Il ne s’agit pas seulement de réaliser un portrait du sujet pour décrire ses apparences mais de représenter l’individu pour pouvoir le classer, et comme dans les sciences naturelles, l’étudier.

La planche numéro trois montre les instruments qui servaient à cette pratique. Ce détail illustrait la «scientificité », (on dirait aujourd’hui l’objectivité à tout prix), que ces images devaient afficher. Le sujet tient dans sa main le résultat de cette méthode : la proportion entre le mètre et sa tête. La précision de cette technique se démontre toute seule : la donnée est évidente, sous les yeux des lecteurs. Le manuel de Bertillon s’adressait  principalement aux employés de la police judiciaire qui n’étaient pas des scientifiques de formation et devaient reconnaître facilement à travers ces illustrations les différentes typologies criminelles. L’image devait donc être essentielle et surtout pas "artistique". Les clichés étaient semblables l’un à l’autre et surtout réalisés avec les mêmes critères de rigueur et de précision. Le cadrage aussi devait être le même pour pouvoir favoriser la reconnaissance immédiate. Une correspondance parfaite devait résulter entre la profondeur des sentiments et les traits de la figure humaine.

La planche numéro deux montre les possibilités de camouflage souvent adoptées par les criminels : la barbe dans ce cas mais aussi les perruques et autres genres de travestissement. La juxtaposition des deux photographies permet l’instauration d’un dialogue, d’un aller-retour entre une image et l’autre et l’observation des détails : les changements de vêtements, la présence des oreilles plus marquées, etc. Les deux profiles, malgré leurs masquages, réunis dans leur ensemble, favorisaient la reconstruction du visage et donc de l’identité du sujet.

Malgré la nécessité de figer les poses des criminels, élément indispensable à leur étude et donc à leur identification, la comparaison entre deux divers « instants photographiques » introduit dans le portrait judiciaire, l’idée de la vie et de la transformation. L’évolution des individus, leurs changements signalent une présence humaine vivante très importante pour le genre en question. Le photographe judiciaire devait négocier avec les sujets, pris comme exemplaires, le temps de pose et les expressions faciales de ces derniers (les plus difficiles étant les enfants et les fous). La participation du criminel à la séance était un élément essentiel pour la réussite de la prise photographique : l’esprit qui anime le corps, les idées qui forgent la mentalité criminelle devaient de quelque façon faire leur apparition sur ces portraits. Ces photographies montrent une tension entre l’exigence de classification documentaire et la nécessité d’afficher une expression artificielle qui devait monter les spécificités du criminel.

On ne pouvait pas afficher de grimaces, de sourires, de sentiments de joie ou de souffrance, touts étant des altérations remarquables du « vrai esprit » du déviant. Le regard figé mais présent, bien codé et vivant, était un des « critères scientifiques » importants pour la réalisation de ces clichés.

L’interdiction totale de toucher le visage de ces hommes s’expliquait avec la croyance que le simple toucher pouvait créer des imperfections de la couleur de la peau ou du visage en général et donc empêcher une reconnaissance immédiate du sujet.

La planche numéro un met en évidence le rôle du regard à l’intérieur de cette pratique. Le regard était conçu comme la concentration maximale de l’expressivité humaine. Tous les états d’âme passaient à travers les yeux et toute l’habilité du photographe consistait à capter le moment idéal qui ressemblait le plus à la « vraie » personnalité du sujet.  La coïncidence entre les signes faciaux et l’authenticité de celui qui pose face à l’appareil photographique était la préoccupation majeure de cette pratique. Les châssis devaient porter l’empreinte du réel. D’où l’importance de respecter un protocole de règles exactes pour immortaliser le moment vrai. Le regard du coupable, parce que le verdict était déjà prononcé par ces photos, devait être placé au centre de l’image, direct vers l’appareil, immobile et donc reconnaissable. Le fait de recouvrir avec une feuille de papier les identités de cet homme et de mettre en évidence seulement le regard construit une impression d’un cadrage rapproché, d’un zoom sur les expressions faciales. Le cadrage n’est pas particulièrement proche du lecteur mais la couverture du corps souligne encore plus cette distance. On a l’impression d’avoir un premier plan marqué par ces visages et un deuxième plan constitué d’un fond neutre. La photographie est ici construite pour créer une identité qui doit correspondre à des typologies de regroupement précises : l’assassin, le violeur, etc.

Le statut de vérité de la photographie judiciaire, comme signe indiciel recherché à tout prix, était à la base de la méthode positiviste qui fouillait les marques du visage pour en faire les traces d’une signification plus profonde : la déviance, la maladie, l’infériorité, etc.

Pour conclure, la photographie et son réalisme sont ici une construction pour soutenir un paradigme dominant d’une époque qui a eu beaucoup de succès. Il a été repris pour justifier des situations de violence dans les époques successives.

Nanta NOVELLO PAGLIANTI

OBJECTIFS PÉDAGOGIQUES

- étudier une application de la photographie d'identité

- Comprendre les impacts d'une photographie d'identité

- Aborder la notions d'identité

NOTES

[1] N. Roelens, "Le 'jeunisme' de l’imagerie scientifique", Visible, n° 5, Pulim, Limoges,  2010, p. 7.

AUTEUR

Nanta NOVELLO PAGLIANTI 

Thèmes de recherche : 
- Sémiotique 
- Image 
- Corps 
- Représentation 
- Art 
- Esthétique 
- Objets ethnographiques 
- Musées 

RÉFÉRENTS VISUELS
Photo référente

La photographie judiciaire avec un appendice sur la classification et l'identification anthropométriques. [Planche 7 suivant la p. 76] - BERTILLON Alphonse - 1890 - num inventaire 91.8023.1

Photo référente

Mr. Courtier, 17 février 1902, papier albuminé. Inv. 2004.15.89

Détail de la photographie
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