Expérience in vitro
Photo Expérience in vitro

Diffraction de verre 1929 - Willy Zielke - gélatino-bromure et argent - H. 25,3 cm x L. 20,6 cm - Inv. 2003.15.1.5

cette image est la quatrième du port-folio : Photographie. 1929-1935 de 1982.

Expérience in vitro

Déconstruction / reconstruction

Il y a toujours, face aux images, un décalage entre l’idée que nous nous faisons des choses et la façon dont ces mêmes choses sont représentées : nécessairement incomplètes, altérées par l’ombre, sujettes à la variation des tons locaux, floues, etc.. Marquée par le cubisme, le futurisme ou le constructivisme, la photographie n’échappe pas à cette esthétique qui veut que la déconstruction des objets soit souvent à l’origine de la reconstruction de leurs doubles… Le paradoxe est décisif lorsque, pour atteindre à l’essence des choses, les artistes se sentent tenus de matérialiser, sous forme d’obstacle (cache, restriction du champ), ce qui - quoi qu’il arrive - rend toute visée illusoire. À montrer ses limites, on lève partiellement l‘enfermement que ces dernières induisent. La motif de l’écran translucide, attesté sur de nombreux clichés, ne s’explique pas autrement (voyez, également, Robert Frank ou Lee Friedlander).

 

La Nouvelle Objectivité

Ce cliché Willy Zielke s’inscrit dans le courant de La Nouvelle Objectivité  (Neue Sachlichkeit). Ce courant, qui s’affirme durant la République de Weimar, regroupe des artistes - peintres et photographes -  fédérés par le rejet de l’Expressionnisme. Si les plus célèbres d’entre eux (Grosz, Dix, Schlichter etc..) brossent un portrait particulièrement cru de la société allemande après la Première Guerre mondiale, d’autres, au contraire, fatigués du pathos, s’attachent à la littéralité des choses ordinaires. Voyez le réalisme documentaire d’un Finsler (qui réalise, en 1928, le cliché intitulé Ampoule électrique), d’un Dischinger (qui dessine, en 1931, Bouilloire électrique), ou encore d’un Zielke (photographiant, en 1930, des plaques de verres superposées). Ces artistes, qu’on pourrait croire vétilleux, sont en vérité à la recherche de l’humble (et pourtant si fuyante) réalité, maintenue sous la chape de l’idéologie. La Neue Sachlichkeit, qui, dans certaines de ses manifestations, se caractérise par la froideur de ses exacts constats, rappelle à bien des égards le Précisionnisme américain. 

 

Déformation

Diffraction de verre, nature morte de Willy Zielke, cadrée en légère plongée, est constituée d’un vase en verre incolore dans lequel ont été glissés deux objets longs et étroits (sont-ce des tiges  ligneuses?) formant un V. Mais, comme le verre du récipient est cannelé, les deux tiges subissent des distorsions. Régulières, ces dernières forment des crans.  On dirait des crémaillères. 

Offertes  de la sorte à nos sens abusés, ces crémaillères procèdent d’un dispositif comparable aux anamorphoses d’antan, qui, comme on sait, avaient pour fonction de "dépraver" les apparences. En somme, le photographe renouerait à sa manière avec l’esprit des cabinets de curiosités (Wunderkammer), si prisés par les  savants des XVI° et XVII° siècle.   

 

Une image à penser

Il est connu qu‘en Occident les premières anamorphoses, souvent liées aux Vanités, eurent longtemps à voir avec le discours de l’Eglise : si nos yeux de chair sont capables d’être trompés, combien plus forte est la menace à laquelle les "yeux" de  notre esprit sont exposés. Abondant dans ce sens, Pascal ne disait-il pas de l’imagination qu’elle était "maîtresse d’erreur" ?

 

L’anamorphose de Zielke, certes, n’a pas la dimension morale  des "machines" picturales étudiées par l’historien d’art Jurgis Baltrusaïtis. D’une conception particulièrement simple, Diffraction de verre a, cependant, quelque chose des dispositifs  optiques qu’on vient de dire. Ainsi, en regardant cette photographie, devons-nous réunir mentalement ce que, d’une part, l’image nous montre et ce que, d’autre part, nous savons de ce qui nous est montré. Une "fracture conceptuelle" est donc là qu’il convient de réduire. De ce fait même, le cliché de Zielke nous  entraine (fût-ce modestement) du côté de la philosophie, en l’occurrence de la phénoménologie : qu’en est-il, en effet, de notre appréhension du monde, "formatés" que nous sommes par nos perceptions, elles-mêmes dépendantes de notre histoire et de notre culture ?

 

La dénotation fine pointe de la connotation

Ce cliché nous frappe, également, pour sa belle sobriété. Exempte de toute affèterie, l’image tranche sur le tout venant photographique, parfois complaisant, qui, depuis 70 ans (nous sommes en 1929), s’est partout répandu. Diffraction de verre de Willy Zielke se donne comme un retour aux sources de "l’ écriture de la lumière", autrement dit comme le témoignage d’un artiste qui, soucieux d’user de son medium en connaissance de cause. Sobre et mesuré.

Parce que c’est une nature morte, c’est-à-dire un sujet "silencieux", ce cliché atteint à la force des gestes symboliques qui, s’ils sont simples, sont toujours très construits. A l’instar de nombre de ses collègues, sacrifiant au formalisme "protestant" du Bauhaus, Zielke ramène studieusement les apparences aux schèmes de la géométrie. Le paradoxe n’est pas mince puisque c’est de déformation qu’il s’agit : la ligne brisée des tiges  - ce signe du désordre - obéit in fine au principe régulateur de la rationalité, passionnément cultivée l’artiste.

 

Allégorie

Ajoutons que Diffraction de verre a pour nous la valeur d’une allégorie (ce sans doute à quoi Zielke ne pensait pas !). Ne peut-on dire de l’œuvre qu’elle se présente comme une expérience de physique réalisée in vitro, et pour laquelle  le vase ferait office d’éprouvette ? Ces brisures qui convergent, tels les éclairs d’une lumière gagnant en "cohérence", réinventent pour le seul noir/brun et blanc du gélatino-bromure les déclinaisons  aiguës des Rayonnistes (Larionov) ou des Futuristes ( Balla, Russolo). Quoi qu’il en soit, le cliché de Willy Zielke est en phase avec l’imaginaire d’une  époque, dont on sait qu’il fut traversé par l’esthétisation de la science.

Pierre Fresnault-Deruelle

OBJECTIFS PÉDAGOGIQUES

- situer historiquement cette photographie

- saisir en quoi celle-ci s’inscrit à la fois dans une tradition (les expériences optiques)  et l’établissement d’un courant esthétique : la "Nouvelle Objectivité".

NOTES

[1] Anamorphose : Image d'un objet déformés par certains dispositifs optiques (miroir, cylindre...)

 

[2] Vanité : Une vanité est une catégorie particulière de nature morte dont la composition allégorique suggère que l'existence terrestre est vide, vaine, la vie humaine précaire et de peu d'importance.

 

[3] Dénotation : désignation de tous les objets appartenant à la classe définie par un concept (par opposition à connotation).

 

[4] Connotation : sens appliqué à un terme, plus général que celui qui lui est propre.

 

[5] Bauhaus : Centre d'enseignement esthétique et technique fondé en 1919 à Weimar par l'architecte Walter Gropius. Ses principales réalisations relèvent des arts décoratifs et sont à l'origine du développement du design. Le Bauhaus, transféré à Dessau (1925) puis à Berlin (1932) fut fermé par les nazis en 1933.

 

[6] Rayonnisme :  style de peinture, inventé à Moscou en 1909, par le peintre Michel Larionov.Cette manifestation de peinture abstraite fait surgir la vie en rendant visible les vibrations inspirées de l'énergie-matière et de la radioactivité. Guillaume Apollinaire dirige le catalogue d'une exposition rayonniste en 1914, à Paris. Ce mouvement russe s'achève en 1915. Il laisse une influence considérable, prémices de grands mouvements comme le suprématisme ou le futurisme.

 

[7] Futurisme : Le futurisme est un mouvement littéraire et artistique européen du début du xxe siècle (de 1904 à 1920), qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine.


AUTEUR
Photo de l'auteur

Pierre Fresnault-Deruelle, né en 1943,  a été professeur  à l’ IUT de Tours en journalisme, puis à l’UFR 04 ( arts et sciences de l’art)  à Paris 1. Il a écrit une  vingtaine de livres sur l’analyse des images dont “L’éloquence des images” (PUF, 1994) et “Images à mi-mots” ( Les Nouvelles Impressions, 2007). Ses objets de prédilection sont l’affiche, la bande dessinée ( en particulier Hergé),  la photographie et la peinture Il a fondé, en 1999, le Musée Critique de la Sorbonne  - Mucri-  qu’on peut trouver sous ce nom sur Internet ( directeur Ch . Génin).  Il collabore depuis 2002 à la revue de design “Etapes”. Il réalise des petits films video sur les tableaux des musées de sa région. Il a  six petits enfants.


RÉFÉRENTS VISUELS
Photo référente

Lampes Osram - vers 1933 

ZIELKE Willy

gélatino-bromure d'argent

H. 20,6 x L. 25,3 cm

Inv. 2003.15.1.8

Photo référente

Entassement de plaques de verre I - 1929 

ZIELKE Willy

gélatino-bromure d'argent

H. 20,6 x L. 25,3 cm

Inv. 2003.15.1.2

Photo référente

[Sans titre] - Composition avec cible et cube - 1931
Joost SCHMIDT
Gélatino-bromure d'argent
H. 7,5 x L. 7,5 cm
Inv. 2002.19.8

Détail de la photographie
Détail de la photographie
Détail de la photographie
Détail de la photographie
Détail de la photographie
Détail de la photographie