Photomontage satirique
Photo Photomontage satirique

L'aveugle et le paralytique  - Février 1940 - Marinus Jacob KJELDGAARD dit MARINUS - Gélatino-bromure d argent H. 23,7 x L. 17,7 cm Inv. 2004.7.1

Marinus Jacob Kjelgaard (1184-1964) travaille pour l'hebdomadaire Marianne fondé en 1932 par Gaston Gallimard. Ce photomontage a été publié à la Une du n° 384 de Marianne, le 28 février 1940. Le journal en publiera 250 durant ses 8 années d'existence.

Photomontage satirique

 Florian/ Turcan/ Marinus

Ce groupe sculptural représente le Chancelier du IIIe Reich, Adolphe Hitler, portant sur ses épaules Joseph Staline, maître de L’Union Soviétique. Les deux hommes sont nus comme le sont parfois les personnages idéalisés par les artistes. L’image de ce couple étrange est un photomontage réalisé  en  février 1940 par Marinus (de son vrai nom Marinus Kjeldgaard) et publié dans le journal de centre gauche (anti fasciste) Marianne (dirigé par Gaston Gallimard). Ce collage  se présente comme le retraitement de la statue double de Jean Turcan (1846-1895) intitulée L’aveugle et le paralytique. L’œuvre de Turcan, elle-même inspirée par la fable du même nom, écrite au XVIIIe s. par Florian, a servi d’élément  déclencheur à partir de quoi Marinus a laissé éclater sa verve. S’en est suivi ce collage dont la charge caricaturale mérite d’être analysée.

Deux types de remarques doivent être faites à cet égard :

a) les unes concernent le médium,

b) les autres la lecture du message véhiculé par le caricaturiste. 

 

Le médium

Le photomontage est ici un procédé à vocation satiriste qui témoigne, au sortir de la Première guerre mondiale, d’un iconoclasme ravageur. Il s’agit de s’attaquer aux modèles tout faits et autres représentations consacrées (peintures, photographies) reproduits en masse par les journaux, affiches, cartes postales, catalogues etc. Ce travail de déconstruction  (élimination de certains détails) s’accompagne simultanément d’un travail de reconstruction (introduction d’éléments rapportés) puisqu’il s’agit d’inventer de nouvelles figures. Ces collages  ont  vocation à choquer ou amuser  (c’est selon). Ils sont monstrueux, poétiques, incongrus, mais surtout "déplacés" à tous les sens du terme. On a compris que le photomontage, en ces années, est une technique révolutionnaire  puisqu’il permet de se détacher des apparences (sans les anéantir totalement) et de remodeler le monde selon sa propre visée. Avec le photomontage, les militants se font parfois poètes et les poètes militants. 

Cette technique qui connaîtra des prolongements divers, fut d’abord un vecteur de propagande. Durant la République de Weimar, avec les photomontages,  s’illustrèrent des "photomonteurs" comme Raoul Hausmann, Georg Grosz ou Hannah Höch. Le plus connu d’entre eux fut  Helmut Herzfeld, qui, par esprit de provocation, prit le nom de John Heartfield. On doit à ce bricoleur de génie des portraits-charge de Hitler ou de Goering, restés célèbres. Notamment  cette image radiographique du Chancelier chez qui cervicales, dorsales et lombaires  ont été remplacées par des pièces de monnaie empilées : il fallait que fussent révélés les liens, cachés mais structurels, entre les puissances d’argent  et le national-socialisme. Le photomontage  qui prend  son essor en Allemagne  (mais aussi en Union Soviétique, voyez  Eliezer Lissitsky et Rodtchenko) gagne la France, l’Italie, les USA…

 

Propagande

Comme tout procédé rhétorique, le photomontage doit être manipulé avec prudence  (bien qu’il puisse demander parfois de l’audace). On veut dire que véhiculer des messages en manipulant des références variées suppose de la part du photomonteur un sens aigu de la situation sur laquelle il entend interférer. Ce qui n’est pas toujours le cas, ainsi qu’on va le voir.

Resituons les choses dans leur époque. En 1939, La France et la Grande Bretagne ont déclaré la Guerre à l’Allemagne qui, après l’Anschluss et l’annexion des Sudètes, est entrée à Prague, puis a envahi la Pologne (suivie en cela par L’Union Soviétique). Pour l’heure, les hostilités entre la 3e République et le IIIe Reich ne se résument encore qu’à quelques escarmouches, notamment au niveau de la ligne Maginot. Pour n’avoir pas à se battre sur deux fronts, les Nazis, manœuvriers, ont, contre toute attente, signé (en septembre 39) avec l’Union Soviétique un pacte de non-agression. 

Au moment où le journal Marianne publie  ce photo-montage (février 1940), c’est la "drôle de guerre", période  d’expectative qui finira, comme on sait, par l’attaque des divisions blindées allemandes, l’effondrement de l’armée française, puis l’arrivée de Pétain au pouvoir (Juillet 40).

Compte tenu de la situation géopolitique, L’Aveugle et le Paralytique de Turcan revu et corrigé par Marinus est clairement destiné  à riposter au discours de la presse d’extrême droite (Candide et Gringoire) dont les sympathies pour "l’ordre brun"  sont avérées. Les deux dictateurs que tout oppose (excepté le cynisme et les échanges entre  la Gestapo et le NKVD) forment en l’occurrence le plus improbable des attelages. La moquerie s’imposait. Ce collage,  en retour, ne pouvait que  provoquer la colère de Joseph Goebbels (maître de la propagande du IIIe Reich). Sitôt arrivées à Paris les Nazis s’empresseront, d’ailleurs, de détruire le siège de Marianne. En dépit des réserves qu’on exposera plus loin, ce collage visait  juste : n’était  le climat délétère qui régnait sur l’Europe, on aurait pu ricaner à moins.

Indéniable est l’effet de réel de ce collage. Au mieux ajustées, les têtes des deux dictateurs, viennent donner corps et substance à ces "idées sculptées" (La Cécité, la Paralysie), les vulgariser en quelque sorte. Exposés  de la sorte, les dictateurs  ont perdu  de leur superbe : ils ne sont pas tant nus (comme les personnages d’ Arno Breker par exemple) que dénudés, autrement dit rabaissés au rang de tout un chacun. C’est sans doute pour cette raison que le sexe du Furher a été ombré :  son phallus, en l’occurrence, n’eût été qu’un pénis obscène et dérisoire. En somme, Marinus démystifie  le  lointain dans lequel, grâce aux media de l ’époque (radio cinéma journaux) se tenaient "brillamment" l’Allemand et le Russe. La guerre qui commence est aussi une guerre d’images.
 
 

Ambiguité

Avec le recul, une  seconde lecture de notre photomontage peut être faite. Ce collage peut laisser accroire que les Nazis, encombrés de leur voisin russe, ne constituent pas un réel danger pour les nations libres. Ne semble-t-il  pas qu’en se gaussant des deux dictateurs, Marinus  aille dans  le sens de l’opinion publique  française qui, après Munich, voudrait encore croire que le pire n’est pas sûr ? Tentons de comprendre ce, qui du point de vue de l’antifascisme,  ne présente pas toute la clarté requise.

Ce collage, qui  "greffe" les têtes qu’on sait sur les bustes des personnages de Florian marmorisés par Turcan, renvoie (même si Florian n’est guère lu et quoi qu’on en ait), aux derniers vers de la fable citée :

"A quoi nous servirait d’unir notre misère?
- A quoi? Répond l’aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire;
J’ai des jambes, et vous des yeux.
Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés,
Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez:
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi."

Pour positive qu’elle soit a priori, la morale développée par Florian porte en filigrane un discours moins optimiste. Cet exemple de charité  réciproque (aidons-nous mutuellement, le poids de nos malheurs cumulés  en sera plus léger) est, en effet, sujet à caution : le paralysie de l’un confère-t-elle nécessairement à ce dernier un brevet de clairvoyance ? La cécité de l’autre s’accompagne t-elle d’assez d’endurance pour prendre en charge l’impotence de l’un ? En bref, une  certaine entraide peut-elle travailler à neutraliser, fût-ce partiellement,  les handicaps des mal portant, ou bien (comme le voudrait plutôt  l’opinion), le cumul des insuffisances accroît-il la dépendance des intéressés ? Traduisons : le pacte germano-soviétique est un accord qui ne peut, à terme, qu’entraver la poussée pangermaniste.  Considérons-le  donc  comme une chance pour nous Français  qui pourrions  tirer notre épingle du jeu !… Autrement dit encore : les Nazis devraient vite s’essouffler dans leur effort pour maintenir à flot une Russie affaiblie par 2O ans de bolchévisme…

Ce pacte ne  fera pas long feu.  Cruelle  ironie du sort : sous couleur de satire – voyez les yeux blancs du Fürher - Marinus  a sous estimé la capacité de nuisance du Nazi…  et si c’est bien de cécité qu’il est question, cette dernière  n’aura pas épargné le collaborateur zélé de Marianne  ni ses lecteurs ! Le fardeau d’Hitler sera, certes, la Russie, mais pour de toutes autres raisons que celles signifiées par l’allégorie du photomonteur.  Eté 1941, l’opération Barbarossa est déclenchée contre Staline.  L‘attaque des nazis est foudroyante (blitzkrieg) qui voit les soviétiques enfoncés. Mais le "paralytique", dont le territoire et les réserves sont immenses, va sortir de son engourdissement…  On connaît la suite.

 

Pierre Fresnault-Deruelle

OBJECTIFS PÉDAGOGIQUES

- Comprendre propagande et satire

- Décrypter un photo-montage

- Analyser un détournement d'œuvre

NOTES

"Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché". Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXIII, ch. 20.

"C’est le malheur des temps que les fous guident les aveugles". Shakespeare, Le roi Lear, acte IV, scène1.

AUTEUR
Photo de l'auteur

Pierre Fresnault-Deruelle

né en 1943,  a été professeur  à l’ IUT de Tours en journalisme, puis à l’UFR 04 ( arts et sciences de l’art)  à Paris 1. Il a écrit une  vingtaine de livres sur l’analyse des images dont "L’éloquence des images" (PUF, 1994) et "Images à mi-mots" ( Les Nouvelles Impressions, 2007). Ses objets de prédilection sont l’affiche, la bande dessinée ( en particulier Hergé),  la photographie et la peinture Il a fondé, en 1999, le Musée Critique de la Sorbonne  - Mucri-  qu’on peut trouver sous ce nom sur Internet ( directeur Ch . Génin).  Il collabore depuis 2002 à la revue de design "Etapes". Il réalise des petits films video sur les tableaux des musées de sa région. Il a  six petits enfants.


RÉFÉRENTS VISUELS
Photo référente

Le monde vivrait en paix si chacun faisait son métier - Octobre 1939
Marinus Jacob KJELDGAARD dit MARINUS
Gélatino-bromure d'argent
H. 21,2 x L. 17 cm
Inv. 2004.7.2

Photo référente

Ben Hur - 1939
Marinus Jacob KJELDGAARD dit MARINUS
Gélatino-bromure d'argent
H. 21 x L. 29,7 cm
Inv. 2005.18.1

Photo référente

 Jean Turcan - L'aveugle et le paralytique  - G Michelez, photographe - Société des artistes français, Salon annuel, 1888 (no. 4709 du catalogue) – coll archives Nationales site ARCHIM – site : http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/arcade/0007/dafanch99_76582402_2.jpg

Détail de la photographie
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